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13.05.2006
France-Soir et la grève-Kärcher
Que restera-t-il de France-Soir le 16 mai, lorsque la cour d’appel de Douai rendra sa décision sur la reprise définitive du titre ? Sans doute rien. Il est d'une insondable prétention de la part des salariés du journal que d’imaginer qu’après un mois de grève (le journal n’as pas paru depuis le 13 avril), les lecteurs reviendront comme un seul homme tandis que les annonceurs recommenceront à acheter des pages.
Au contraire de la Poste ou de la SNCF qui sont des passages obligés, il faut avoir la modestie de reconnaître que le public s’habitue à l’absence d’un journal. Quant aux annonceurs, ce ne sont pas les supports qui manquent. Même l’Humanité, qui ne cesse de pleurnicher sur l’inéquitable répartition de la « manne » publicitaire (on se pince !), doit bénéficier d’un report des insertions qui ne passent plus dans France-Soir.
Ce quotidien aura été, au final, sabordé par ses propres rédacteurs, réfugiés dans le folklore misérabiliste dont l’arsenal de communication est rodé : on organise une fête vaguement people (dans ce cas à la Grande arche de la Défense) où quelques importants font une courte apparition pour dire un mot gentil et faire en sorte que le titre s’en souvienne dans l’hypothèse improbable où il émergerait de sa récurrente ornière ; on fait son site web, dont l’adresse internet est immanquablement affublée du suffixe « en-lutte.com » ; on organise un match de football avec d’autres importants (des médias) pour, comme l'admet un anonyme de la rédaction de France-Soir au Monde : « Cette action au stade Charléty a pour but d’avoir des images télé et de donne un coup de pied au fesses d’Olivier Rey ». On est baba devant une telle vision stratégique.
J’ai l’air en colère ? Bien vu. Tout me gonfle dans cette affaire. Depuis le modus operandi des journalistes de France-Soir, jusqu’aux positions de mes éminents confrères. Dans la même semaine je suis tombé sur deux anciens du titre (dont l’un occupa de lucratives fonctions d’encadrement) qui affirment, avec l'unanimité des connaisseurs, que ce titre est voué à la disparition. « Ses lecteurs sont vieux et pauvres » disent-ils. Vrai ou faux, je n’en sais rien. J’ai simplement envie de demander à ces journaleux ce qu’ils ont fait de tangible pour changer cela. Rien.
Y avait-il d’autres solutions ? Ne soyons pas naïfs. Aucune n’était en mesure de garantir une relance du titre. Dans ce genre de situation, on a les bailleurs de fonds qu’on suscite (où qu’on mérite). Pourtant plus glamour que France-Soir, Libé a bien faillit ne trouver personne lorsqu’il a cherché à se recapitaliser il y un an et demi ; heureusement pour lui, ce titre bénéficiera toujours des largesses de mécènes désireux de s’offrir un morceau du saint-suaire idéologique (qui plus est en frissonnant comme on le fait avec une dépense coquine). Pour France-Soir, ce fut le bas du rayon : Arcadi Gaydamak (qui était souhaité par les salariés du journal mais aussi par la justice française) ou le binôme Jean-Pierre Brunois / Olivier Rey dont la vision éditoriale a la taille d’un terrain de football.
Face au tandem Brunois/Rey qui voulaient faire un quotidien trash avec moitié moins de journalistes, les rédacteurs de France-Soir ont choisi la grève. C’est-à-dire le néant.
Y avait-il une autre voie possible ? Aux repreneurs, le discours suivant aurait peut-être eu du sens : vous ne ferez pas le journal sans nous, ni contre nous. Dans un journal, c’est encore la rédaction qui décide en amont, c’est elle qui fabrique le produit (j’emploie le mot à dessein), qui l’oriente vers le lecteur et qui tente d’élargir le lectorat et d’en modifier la structure ; cela ne se fait pas avec un tableau Excel, mais avec ce qu’on appelle un projet rédactionnel qui résulte de la combinaison de données factuelles (des études) et d’un objectif ; cela, c’est le boulot des journalistes. Je crains malheureusement, la rédaction de France-Soir n’ait pas vraiment de projet rédactionnel en dehors de la conservation des emplois (ce qui est louable mais pas suffisant) ; la nature (et les repreneurs en général) ayant horreur du vide, on se retrouve avec le projet crétin d’Olivier Rey.
Après le pitch éditorial, le second discours à tenir était économique. La situation de France-Soir est médiocre, mais pas tant que cela au regard du reste de la presse. Sa dette (12 millions d’euros) est somme toute gérable (celle du Monde, par comparaison, c’est l’Argentine). Pour réduire les pertes récurrentes, certaines pistes étaient envisageables comme concentrer la distribution (en se restreignant par exemple à 20 ou 30 villes dans un premier temps) ; accepter une forte réduction de l’ensemble des salaires de l’équipe, concession assortie - et c’est là un élément essentiel – d’une clause de retour à bonne fortune visant faire en sorte que: a) cette réduction soit la plus possible réduite dans le temps ; b) si la situation s’améliore les salariés soit les premiers à en profiter. Au passage, on aurait négocié avec les organismes sociaux un accord où, en cas d’échec du plan, les droits aux Assedic soit calculés sur les salaires d’origines. Sans doute aurait-on pu aussi obtenir un aménagement sur les charges sociales histoire de gagner un peu d’oxygène.
Troisième axe possible : le marketing et la communicaiton (après le mot « produit », je me laisse aller à un langage grossier, désolé).
L’idée :
a) compléter les études de lecteurs, d’audience, de positionnement (savoir qui sont les lecteurs, quels sont les potentiels du titre, quels sont ses réservoirs d’audience les plus accessibles à moindre coût) ;
b) une fois les grands axes de relance définis, aller voir une agence de pub pour la faire travailler sur une micro-campagne de communication - lui demander de bosser gratuitement (elles sont riches, et certaines seraient à coup sûr ravies de s’y atteler, à la fois par goût du défi et pour s’offrir une bonne conscience – en tout cas il fallait le leur vendre ainsi) ;
c) aller voir les supports médias (journaux, radio, télé) pour leur demander de l’espace gratuit sur une période donnée – je ne connais pas un seul support qui refuserait de faire un effort sauver un quotidien. (Dans la même veine, France-Soir aurait pu solliciter des contributions en nature à ses confrères : intégration à leurs études sur le marketing, la distribution, la formule, le design… Franchement, lequel d’entre nous aurait refusé ??).
Encore une fois, il est hors de question d’affirmer que cette tactique, déployable en quelques mois, aurait à coup sûr fonctionné. Mais je pense que ça avait une autre gueule que d’actionner le kärcher de la grève qui nettoiera définitivement le titre de ses lecteurs, ou de multiplier les appels à l’épargne lacrymal de la sphère politique et médiatique.











Commentaires
Putain de bonne analyse !
Ecrit par : Pascal Kober | 13.05.2006
Votre analyse rejoint celle que j'ai envoyé dans mes communiqués aux agences de presse et aux journaux. Seul le Monde a eu le courage de le publier 10 jours après, alors que je l'avais largement diffusé sur Internet, en le tronquant. Les autres n'en nont pas fait mention parce que contraire à ce que disaient les "journalistes en lutte", en utilisant le nom de mon oncle comme "excuse ou pare feu" et en lui prêtant des paroles qu'il n'aurait jamais eu. J'ai voulu, dans ce communiqué remettre les pendules à l'heure. Bravo pour la liberté de l'information! Seul ce que pensent certaines personnes a le droit de paraître
François Lazareff
Journaliste
Ecrit par : François Lazareff | 13.05.2006
Votre analyse est malheureusement parfaitement exacte.
Ecrit par : Robert Marchenoir | 14.05.2006
Génial, ton plan de reprise, Filloux.
Mais tu as bien fait d'attendre le dernier moment pour le faire connaître : dans le cas contraire, les braves journalistes de France-Soir, qui n'ont pas ta science de l'économie libérale aurait pu en profiter.
Ecrit par : Luke | 14.05.2006
Luke m'ôte les mots de la bouche: pourquoi ne pas nous avoir fait profiter plus tôt de votre lumineuse analyse ? Analyse d'un entrepreneur aguerri, semble-t-il, ce que je ne suis pas en tant que simple journaliste "de base", à l'instar de nombre de mes collègues qui ont mené cette grève.
Pouvez-vous concevoir que l'on souhaite exercer ce métier sans pour autant avoir l'ambition et les capacités de diriger, et a fortiori de relancer, un journal ?
C'est précisément un chef de troupe qui nous a manqué. C'est précisément faute d'un véritable leadership que nous en sommes arrivés là... Serge Faubert, dernier directeur de la rédaction en date (par intérim, après le départ de Valérie Lecasble) a bien tenté de se défendre un projet de reprise, à mon sens le plus enthousiasmant. Mais il a fait preuve d'une grande maladresse, n'associant à aucun moment la rédaction, et n'a pas réussi à convaincre les innombrables financiers qu'il a consulté. Je suis la première à le déplorer.
Demander aux "journaleux" de France Soir ce qu'ils ont fait de tangible pour remédier à leur situation, et conclure par ce "rien" méprisant, c'est témoigner d'une curieuse vision de l'entreprise, en général, et d'un quotidien national en particulier: depuis quand les employés ont-ils prise à ce point sur le sort de leur société ? A quoi servent les patrons ? S'il s'agit-là d'une plaidoirie en faveur de l'auto-gestion, développez...
Les salariés de France Soir n'ont pas "l'insondable prétention" de voir revenir les lecteurs "comme un seul homme" après un mois de grève. Ils en sont d'autant plus conscients qu'ils ont joué leur va-tout, tel un baroud d'honneur lancé par une poignée d'individus désemparés et démunis après des années d'efforts acharnés pour maintenir France Soir à flots malgré une succession de gestionnaires plus incapables les uns que les autres - je vous raconterai un jour dans le détail nos conditions de travail, je suis sûre que vous n'en reviendrez pas !
Contrairement à ce que vous affirmez, nous ne nous sommes pas réfugiés dans un "folklore misérabiliste": même si j'ai personnellement douté du bien-fondé de ces quelques actions censées faire parler de notre situation, elles ne relevaient pas d'un "arsenal de communication rodé" mais au contraire, d'une véritable improvisation, d'occasions saisies au vol et de propositions lancées en AG par les uns et les autres.
Vous dites qu'en choisissant la grève, nous avons choisi le néant. Mais quelle alternative avions-nous ? Baisser la tête et faire le journal crapoteux (sans culture ni politique) de Jean-Pierre Brunois et Olivier Rey que le tribunal de commerce de Lille avait désignés comme repreneurs le 12 avril dernier ? Quel journal devions-nous faire avec leur argent, donc sous leur contrôle et celui d'un quarteron d'affidés que nous avons déjà vus à l'oeuvre ? Ou alors quel journal pouvions-nous faire sans argent (les caisses de France Soir sont totalement vides) et sans directeur de la rédaction ?
Comment pouvez-vous affirmer que "c'est la rédaction qui décide en amont" quand elle n'a plus les moyens de faire son travail ?
Si vos pistes ne manque pas d'intérêt, je regrette votre ton condescendant et votre méconnaissance manifeste du "cas" France Soir. Libre à vous d'être irrité par notre action. Libre à vous de conclure qu'elle fut vaine. Libre à moi de croire qu'elle n'a pas manqué de panache (vous avez oublié notre présence au défilé du 1er mai, elle en avait de la gueule!). Libre à moi de croire que je n'aurais pas honte de mentionner mon expérience à France Soir dans les CV que je m'apprête à envoyer aux directeurs de journaux...
Bien à vous quand même
Delphine Peras, ex-journaliste à France Soir, nouvelle chercheuse d'emploi (à bon entendeur...)
Ecrit par : Delphine Peras | 15.05.2006
De profundis France Soir.
Le titre est mort, il faut se rendre à la raison. Et cesser, au delà de la dimension émotionnelle, de tenter de maintenir sous perfusion un titre qui d'après certaines analyses serait de toutes façons mort depuis le décès de Pierre Lazareff...
Dans le domaine de l'information populaire, les gratuits sont là et leurs chiffres de lectorat montrent qu'ils ont su s'imposer sur le marché.
Arrêtons les larmes de crocodile et la fausse compassion.
Ecrit par : dubuc | 15.05.2006
Désolée, Dubuc, il n'est pas (plus) question de larmes de crocodile, ni de fausse compassion et pas davantage de maintenir un titre sous perfusion: il était question du pluralisme de la presse française. La seule chose qui m'affecte avec la mort de France Soir, c'est l'appauvrissement de ce pluralisme.
France Soir n'était pas seulement un quotidien populaire, il était aussi un quotidien très libre de ton et (presque) indépendant: un quotidien (le seul) où j'ai pu consacrer un page entière à douter de la qualité du dernier album d'Uderzo sans verser dans la vindicte mais en questionnant posément les limites du marketing Astérix; un quotidien où l'on n'hésitait pas à pointer du doigt le double discours d'un Sarkozy que la plupart des médias rechigne à critiquer; un quotidien où le manque criant de moyens nous incitait à nous creuser la tête en permanence pour trouver des sujets et des angles originaux.
Les gratuits ayant vocation à balayer l'actualité dans son ensemble, ils n'ont pas cette priorité.
France Soir était finalement un quotidien d'opinions, au pluriel... Et si c'était ça, l'avenir de la presse payante ?
Ecrit par : Delphine Peras | 15.05.2006
vrai !
plutot qu'un mauvais journal, les journalistes ont préféré pas de journal du tout.
Libres à eux de prendre cette responsabilité.
De l'intérieur, ils n'aurait tenu qu'à eux de remonter la pente, avec des moyens limités il est vrai.
Ecrit par : xolotl pichuan | 17.05.2006
Un journal qui disparaît, c'est une voix qui s'éteint.
Alors,ne reste plus qu'à attendre le GRAND Soir?.
Les torts sont partagés et personne n'est totalement irrespectueux des libertés de la presse.
Une saga bien française -qui fait rire- les observateurs à l'étranger.
Et ça ce n'est pas une très bonne nouvelle.
Propos décalés et absurdes, bien sûr.
Ecrit par : Aimé KOESSLER | 18.05.2006
Un point à ajouter à la démonstration, sombre autant qu'impeccable. Pour que le plan soit efficace, pour que France-Soir recommence à se vendre, il faudrait que le titre ait encore une image vivante dans l'esprit des acheteurs potentiels.
Or hélas, le titre France-Soir a perdu son aura. "Il y a dix ans, une étude sur ce point avait conclu que la marque était morte, c'est pour cela que le groupe Hersant s'est débarrassé du journal", rappelait voici quelques semaines une source très proche du dossier. France-Soir est comme Frigidaire ou Simca, un nom sans avenir.
Pessimiste? Ben oui. Le bon côté, c'est que le plan proposé conviendrait à la création d'un nouveau journal. C'est bien ça la clef. Faire du neuf, tous les jours, et non pas faire confiance à des souvenirs de grandeur. Faire le journal de demain, pas celui d'hier. Et cela, avec une bonne équipe qui sait comprendre son marché, pardon ses lecteurs, c'est toujours possible.
Ecrit par : Vincent Giolito | 26.05.2006
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