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08.06.2006

(Moscou -3) Google News, l'antéchrist

Grande première au congrès de l’Association mondiale des journaux, les organisateurs ont invité le responsable de Google News, l’antéchrist de la presse traditionnelle. Si je résume, avec son moteur de recherche qui passe au peigne fin et en temps réel la dizaine de milliards de pages que compte l’internet, Google extrait le début de nos valeureux articles de presse, il les arrange, les classe par sujet, gère une certaine rotation des sources pour éviter de favoriser les sites les plus importants. La hiérarchie qui en ressort est un obscur mélange des articles les plus récents et couvrants les sujets les plus chauds du moment. L’analyse sémantique et statistique de quelque 10 000 sources dans toutes les langues est entièrement automatisée. Chez Google, tout n’est que mathématiques et algorithmes, sans la moindre intervention humaine

A partir de là, deux thèses s’opposent. On peut les diviser entre les traditionnels et les technophiles. Les premiers estiment que l’appropriation, c’est le vol. Pour eux, le fait que Google prenne sur le net des morceaux d’articles est par essence inacceptable. Même si la page de Google News n’est qu’un passage vers le site en question. Cette attitude a été poussée à son extrême par l’Agence France Presse qui a assigné en justice Google pour l’utilisation sans autorisation des « leads » (premier paragraphe) de ses dépêches. Les seconds sont les techno-béats, fascinés par Google. Leur argument : ils renvoient un énorme trafic vers nos sites, donc nous devons composer avec eux, structurer nos données et nos méta-données (les éléments de textes invisibles qui sont analysés par les moteurs de recherche) pour valoriser notre travail éditorial.

A mes yeux, les deux points de vue se défendent. Je me garderai bien de voir dans la prudence des premiers un quelconque conservatisme ni dans les seconds un esprit visionnaire. Ce qui me différencie simplement des premiers est une envie d’explorer les possibilités de cet outil étonnant qu’est Google News.

Derrière ce vaudou informatique, il y a les meilleurs cerveaux du secteur – ceux que Google recrute avec un systématisme obsessionnel sur les campus américains. A Moscou la firme avait donc envoyé l’un d’eux, general manager en titre de Google News. Lorsqu’il a pris place derrière le pupitre, tout le monde s’est dit que Nathan Stoll avait seize ans. Il en a en fait 25. Et un joli pedigree : diplôme de computer science et sciences politiques à l’université de Stanford, une distinction pour ses recherches… On le sent visiblement intimidité de se trouver ainsi face à trois ou quatre cents rédacteurs en chefs réunis par le World Editor’s Forum. Pour l’occasion , il a d’ailleurs délaissé la tenue des googlemen pour un costume-cravate (avec les boutons de manchettes). C’en est presque touchant. Sa présentation est au cordeau, avec très peu à manger : pas de chiffres, de stats, d’indications sur le trafic renvoyé par Google aux sites d’informations sélectionnés sur sa page d’accueil . Dommage.

Comme il est d’usage dans ce genre de Congrès, on essaie de le coincer l’orateur à l’issue de sa présentation pour une séance de « off » généralement intéressante. Nathan Stoll s’y prête avec un mélange de gentillesse et d’anxiété. Je l’interroge :
— Est-ce que vous comprenez l’inquiétude manifestée par la journaliste argentine qui vous a interrogé sur votre système de tri de Google News ? (Je fais alors référence à la question d’une consoeur argentine qui a résumé la crainte d’une information automatisée dont les codes seraient contrôlés par Google
— Bien sûr, je les comprends. Mais nous sommes transparents dans notre fonctionnement. Vous savez, nous ne sommes pas des éditeurs, nous sommes des scientifiques, des mathématiciens.
— D’accord, mais admettez que vous avez un pouvoir dément sur notre métier. Pour une bonne part, vos algorithmes vont décider ce que les gens vont lire de notre production. Avouez que c’est assez flippant.
— OK, mais nous ne sommes que des scientifiques de l’informatique, nous concevons des algorithmes, des modules mathématiques… Nous n’avons pas d’ambitions planétaires…

D'accord, mon cher Nathan. Comme on dit chez toi, let’s cut the crap (arrêtons les conneries). Quand on écoute ton PDG Eric Schmidt permettre : « notre but est d'organiser toute l’information disponible dans le monde, et quand je dis toute, je veux dire toute », quand on entend ça, mon cher Nathan, et que nous sommes encore quelques-uns à croire en notre métier, oui, il y a de quoi flipper. Par courtoisie, je ne lui rappelle pas cette « quote » de son boss. Je poursuis.
— Certes, mais je crains que vous ne soyez un peu trop convaincu de l’innocence de vos algorithmes.Dans son bouquin sur votre entreprise, John Battelle (un journaliste spécialisé sur la high tech et les médias) raconte comment un simple changement dans vos algorithmes a pratiquement ruiné, du jour au lendemain, un vendeur par correspondance du Middle West simplement parce qu’une minuscule altération dans votre système avait ravalé sa petite boutique électronique dans les profondeurs du web. Il me semble évident que vous pouvez faire de même pour des articles de presse comportant des orientations que vous, Google, n’appréciez pas. Imaginez que vous décidiez de bannir de votre site tous les papiers sur l’attitude de Google en Chine…
— Ca n’arrivera pas. Et puis ce n’est pas dans notre intérêt. Nous flinguerions notre système… Plus personne ne nous ferait la moindre confiance…

Sur cette histoire de Chine d’ailleurs, il semble que Google soit en train de réviser sa position et envisagerait de revenir sur son attitude « collaborationniste » avec les autorités chinoises (Google avait accepté de rendre sélectif son moteur de recherche pour l’épurer de tout élément subversif), en optant pour ce choix, Google laisse la voie libre à son concurrent Yahoo qui n’a pas encore manifesté de tels scrupules…

Ce qui était drôle dans cet échange avec le jeune Stoll que j’ai résumé ici, c’est la rencontre entre deux mondes ; d’un côté les mathématiques pures appliquées à un corpus textuel qui se trouve être du journalisme, et de l’autre côté des éditeurs, responsables de rédactions qui restituent les événements, créent des éléments d’information sur la base de choix instinctifs, de leur expérience, de leur intuition. Avant de se séparer, Stoll a admis que le développement de Google News devait s’accompagner d’une relation plus suivie avec les gens du métier. Stay in touch.

Commentaires

Google a déposé il y a quelques mois un brevet permettant d'attribuer une sorte de coefficient de pondération (je résume très grossièrement) aux différentes sources d'information présentes dans l'index de Google News. Plusieurs critères peuvent être pris en considération en particulier, si l'audience du média est internationale, le nombre de journalistes, fréquence de publication etc.. Le système est donc prêt pour surpondérer certaines sources par rapport à d'autres. Il ne semble pas actif.

Écrit par : Emmanuel | 11.06.2006

Le patron de Google News a 25 ans; il est diplômé en informatique et en sciences politiques à Stanford; il fait trembler les directeurs de rédaction du monde entier.

Voilà le genre de personnes que le système éducatif français devrait essayer de former, au lieu de produire des bataillons de pseudo-sociologues et de docteurs en psychologie du sport (absolument authentique) dans les filières STAPS (sciences et techniques des activités physiques et sportives; rien que l'intitulé de la formation pue la fabrique à chômeurs, trahit la cuistrerie de ses concepteurs et le gaspillage éhonté de nos impôts!)

Écrit par : Robert Marchenoir | 13.06.2006

et puis, Google News, si ça emmerde certainement beaucoup de monde, mais ça rend service a encore plus de monde.

Donc ...

Écrit par : xolotl pichuan | 13.06.2006

Intéressante rencontre du troisième type. Espèrons pour vous que les gars de Yahoo vous exposent à leur tour leurs secrets. La coexistence de Google et Yahoo permettra, sans doute, d'éviter les gros danger qui ont été soulevés lors de cette rencontre avec l'antéchrist...

Écrit par : Eric | 14.06.2006

Les commentaires sont fermés.

 
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